Prendre soin des autres

la Folie à Deux

Mr R, 54 ans se retrouve hospitalisé pour délire de persécution .

Son père, soldat de Napoléon, a connu l’exil en Sibérie et en a beaucoup souffert . Ensuite la chute de l’empire soldatdelempire.jpgl’assombrit encore davantage . Il devint triste, méfiant, ombrageux et vers la fin de sa vie fut en butte à des idées de persécution qui évoluèrent vite en un véritable délire . Sa mère, d’un tempérament faible, tomba malade à la suite d’une couche malheureuse et en resta souffreteuse .

M.R a aussi un tempérament délicat . Jusqu’ à l’âge de 7 ans il dut garder le lit à la suite d’un croup rebel et tous les hivers il souffrit d’engelures terribles . Intelligent et doué malgré tout d’aptitudes diverses, il a toujours peiné à avoir des camarades, préférant la solitude et restant constamment obnubilé par un unique souci : sa santé . Il dit que l’Eau de Goulard, eaudegoulard.jpgremède qu’on lui a longtemps fait prendre pour soigner ses engelures l’a empoisonné petit à petit . Et ce fut là le point de départ de sa mauvaise santé actuelle . L’oxyde de plomb contenu dans le produit s’est répandu dans son sang et l’a altéré à jamais . Depuis il est envahi par des positions hypocondriaques qui l’empêchent de conserver un travail régulier . Il vit de petits boulots suivant son état mental . Il sort peu et ne voit personne .A 27 ans, il a quand même connu MmeX qui est devenue son épouse . Elle a maintenant 47 ans . C’est la fille d’un marchand de vin alcoolique, vif et emporté, qui battait sa femme et ses 14 enfants dont 10 sont morts en bas âge . Mme X s’est élevée toute seule, n’a que peu été scolarisée . A 20 ans elle est partie loin de chez elle pour travailler comme brodeuse de coiffe .reinebrodeuse.jpg

Après leur mariage, M.R est resté maladif, concentré, mélancolique, hypocondriaque . Elle, aurait plutôt été active, enjouée, robuste . Mais lui ne s’intéressait qu’à son chez lui et elle s’est pliée finalement à son genre de vie . Ils partageaient tout et avaient les mêmes opinions sur chaque sujet .

Mais bientôt survinrent, alimentées par quelques revers de fortune, des idées erronées . Une de leur voisine, ayant eu une relation extra-conjugale, fut dénoncée anonymement par la concierge médisante .concierge.gif

De suite, on a cru que les dénonciateurs étaient M.R et Mme X et depuis, on ne cesse de s’acharner contre eux en leur faisant mille tracasseries . D’ailleurs on est très vite passé aux actes, en mettant des ordures sur leur paillasson ou dans les escaliers pour les faire tomber, ou en faisant du bruit la nuit pour les empêcher de dormir .

La persécution prit rapidement des proportions plus grandes : tous les voisins se sont ligués contre eux . Un employé des postes s’est mis de la partie pour leur supprimer des courriers importants . On chuchotte contre eux, tout le quartier médit . Des pétitions circulent pour les chasser . La Franc-maçonnerie est à leurs trousses . Le malheureux couple a du déménager plusieurs fois . Mais à chaque logement, les choses se reproduisent . Ils finirent par porter plainte auprès du commissaire de police, et au préfet, au procureur, aux ministres, au président . A ces plaintes se mêlèrent des plans de conceptions gigantesques . La femme se faisait conseillère et lui écrivait . Ils se disaient en relation avec des puissances étrangères, et avaient empêcher des guerres d’éclater .

Tous deux partageaient les mêmes idées et en étaient pareillement convaincus .

M. R fut finalement interné à St Annesteanne.jpg

pour délire de persécution avec hallucinations de l’ouïe, récriminations contre le gouvernement et les Francs-maçons . Idées érronées de complot, de menace de mort . On notait que des conceptions délirantes similaires semblaient être communiquées à l’épouse . Et celle-ci dehors pestait sans cesse contre la séquestration injuste de son mari . Les persécutions continuaient contre elle, l’obligeant encore à déménager . Son délire empira de jour en jour . Et à force d’adresser des plaintes à toutes les autorités, elle fut à son tour internée .

Il est des cas plus fréquents qu’on ne le croit, où une personne délirante parvient à dominer et à convaincre une ou plusieurs personnes de son entourage de la réalité de ses conceptions maladives . Cette transmission d’idées délirantes d’un individu perturbé à un autre sain d’esprit est bien connue . L’autre devient ainsi un aliéné par reflet, sans être vraiment fou . Le vrai délirant est souvent quelqu’un d’intelligent et assez cultivé . Tandis que le faux malade est un personnage passif ou faible d’esprit comme un enfant, un vieillard ou une épouse soumise qui accepte tout . Dans la plupart des cas observés, les sujets se trouvent ensemble depuis longtemps, partageant les mêmes avis, les mêmes craintes … Les idées de persécution, les idées orgueilleuses et religieuses sont celles qui se communiquent le plus aisément . La contagion se fait parfois rapidement, en quelques jours . Quelques fois le sujet passif reste convaincu qu’à moitié et tente de résister un peu en réagissant plus ou moins .

Sauf dans notre exemple, il est rare que le sujet influencé suive son congénère aliéné jusqu’au bout . Il est crédule surtout pour ce qui se rapproche de la vraissemblance . Quant à la partie trop exagérée du délire, s’il l’accepte, il la modifie, l’adapte un peu aux apparences de la réalité . Un individu sain ne peut être influencé complètement, pour arriver à l’aliénation proprement dite . Sauf pour Mme X, la folie communiquée de toutes pièces n’existe pas .

2 septembre, 2007 à 13:16


Laisser un commentaire