Prendre soin des autres

Médicaments ou psychothérapie ?

Mais que sont devenues les belles et productives folies d’autrefois ? Les traitements ont fini par transformer les tableaux . Au délire exubérant succède une pensée terne, renfermée et bien appauvrie . Le trop plein de sens a laissé la place à un vide de sens sidérant . Auparavant le malade était débordé par sa vie fantasmatique qu’il ne parvenait pas à contenir . Aujourd’hui, avec les médications, les pensées se délitent et qu’en reste-t-il ? Hébétude, faux réalisme et perte de sens du symptôme . Les malades déambulent, automates désactivés .

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Le soignant lui-même ne s’y retrouve pas, enfermé lui aussi dans le vide à la recherche du sens perdu . Nos patients souffrent maintenant d’appauvrissement, et cette souffrance-là ne peut être amendée par aucun traitement . Faut-il pour autant renoncer complètement aux bénéfices des médicaments ? Non car les angoisses psychotiques sont toujours aussi intolérables . On doit les calmer .

 

La bonne parole du soignant, sa capacité d’interprétation, même bien aiguisée, ne suffit pas, de toute évidence, pour apaiser . Mais il faut savoir utiliser une posologie suffisante pour rendre les angoisses supportables sans pour autant « éteindre « le malade . Le soignant doit accorder un maximum d’importance à la vie intérieure, ce qui, dans le monde actuel de la psychiatrie, comme dans notre société en général, n’est plus du tout au goût du jour . Maintenant, on valorise le rendement, la bonne adaptation à la norme . Il faut que les patients au moins en apparence, présentent bien . Le symptôme dérangeant qui marginalise est à faire disparaître à n’importe quel prix . Pourtant, dans la relation thérapeutique, ce symptôme est un auxiliaire précieux . Il impose des résistances, des défenses et donc donne du mouvement et de la vie à la relation .

Voici un exemple clinique qui illustre bien ce problème :

Mr X , 40 ans environ, homme d’affaire en vue, vient à la consultation psychiatrique pour nous dire qu’il est persuadé que sa femme le trompe . Il a tout noté dans ce qu’il appelle « un guide de l’infidélité » qui comporte leguidedelinfidlit.gif
une liste des adultères commis . Il veut obtenir pour lui un certificat de bonne santé mentale, ainsi que notre témoignage lors du procès de divorce qu’il entreprend . Il apparait que ce monsieur n’a par ailleurs aucun souci dans son travail et qu’il vit tranquillement dans son foyer avec sa femme et ses trois enfants . Il présente de toute évidence un délire de jalousie, mais très bien focalisé .

Dans l’entreprise où il travaille, il occupe un poste de responsabilité . Il est grand, imposant, rigide, sérieux et d’une froideur impressionnante . Il doit savoir plus se faire obéir que se faire aimer . Son attitude elle-même est un mur de défense : il refuse de nous donner des renseignements sur sa vie antérieure, disant que ce n’est pas de lui dont il s’agit .

Alors on s’intéresse à son énumération, les signes qui sans conteste, prouvent que sa femme le trompe, et il en a collecté une bonne quarantaine . En voici quelques uns : un jour, il est revenu à la maison sans prévenir, et elle avait changé de robe . Une autre fois, elle fredonnait en lavant le sol, elle qui n’est jamais satisfaite…ces signes de gaieté trahissaient manifestement un adultère . Compte tenu que Mx ne tient pas à parler d’autre chose, on lui propose d’examiner un à un tous ces signes, de façon à l’amener à élaborer, à associer autour de chacun d’eux . Ainsi on parvient sans qu’il s’en rende compte à établir une relation de confiance pour qu’il puisse mieux se livrer . Et il revient à chaque scéance à l’heure dite et même apporte ses reflexions . De plus en plus il montre sa peur d’être trompé, déçu, trahi, abandonné…comme s’il cherchait désespéremment à retenir un objet d’amour perdu . Nous avançons lentement, les mois passent . Puis il nous fait part de quelques problèmes qu’il a eu dans son travail il y a un an environ . Son patron partant à la retraite, il pensait être le seul qualifié, compte tenu de son expérience, pour le remplacer. Mais on a fait venir un étranger, un jeune en plus . Et M.X s’est senti vexé, trahi, abandonné . Il a bien songé à quitter l’entreprise . Mais il s’est ravisé . Depuis, il se contente de surveiller son nouveau patron . En tout cas , la blessure narcissique est importante et semble avoir joué un rôle important dans le déclenchement de sa jalousie envers sa femme .

Puis , une fois, M.X en est venu à parler de son père…On s’y est évidemment intéressé . Mais sa réaction a alors été pour le moins inattendue . Il s’est levé, a courru vers la fenêtre . Puis est resté immobile, le dos tourné . Ses épaules tréssautaient . Et oui, ce grand monsieur, homme d’affaire rigide, puissant, cachait son visage dans ses mains pour pleurer .pleurer.jpgagé, incapable de faire face . Alors il s’est mis à raconter : « Quand il avait 10 ans, sa mère tuberculeuse était à l’hôpital et son père l’avait emmené en voyage aux USA, et ils assistaient à une partie de baseball . Il faisait très chaud et il pleurait en réclamant à boire sans cesse . Son père finit par accepter d’aller lui chercher à boire : « attends moi ici, ne bouge pas , j’y vais! » et il s’est enfoncé dans la foule . En chemin, il fut foudroyé par une crise cardiaque .

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Et le petit attendit longtemps, pleurant, terrorisé, paniqué . Des étrangers l’ont alors emmené dans un grand bureau plein de policiers et il fut expédié par avion dans son pays pour revoir sa mère mourante et être ensuite adopté par une tante qu’il ne connaissait pas . Comment alors pour lui enfant, faire entendre sa peur, son sentiment de trahison, d’abandon et en même temps de culpabilité ?

Quand un délirant paranoïde parvient à pleurer, c’est qu’il va mieux . Et peu à peu M.X a pu reparler plus facilement de son enfance, il a même retrouvé quelques photos et tente maintenant de faire la paix avec ce passé douloureux . Il a vite abandonné son catalogue d’indices contre sa femme . Il ne fut plus question ni de certificat de bonne santé, ni de témoignage et encore moins de divorce . Il a beaucoup parlé de cette figure paternelle qui lui a tant manqué, de sa peur d’être trahi ou d’être coupable à la fois .

Son délire, il ne l’a pas contesté, ni désavoué, il l’a simplement désinvesti .

11 septembre, 2007 à 14:48


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